"La musique donne une âme à nos coeurs et des ailes à la pensée" Platon



6 oct. 2011

ALBERT CAMUS

Albert Camus par Bod' Caricatures

"Il n'y a pas longtemps, c'étaient les mauvaises actions
qui demandaient à être justifiées,
 aujourd'hui ce sont les bonnes"
A. Camus



Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d'Alger. Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J'ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n'avait pas l'air content. Je lui ai même dit : "Ce n'est pas de ma faute." II n'a pas répondu. J'ai pensé alors que je n'aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n'avais pas à m'excuser. C'était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un peu comme si maman n'était pas morte. Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
J'ai pris l'autobus à deux heures. II faisait très chaud. J'ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d'habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m'a dit : "On n'a qu'une mère". Quand je suis parti, ils m'ont accompagné à la porte. J'étais un peu étourdi parce qu'il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois. J'ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c'est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l'odeur d'essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J'ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j'étais tassé contre un militaire qui m'a souri et qui m'a demandé si je venais de loin. J'ai dit "oui" pour n'avoir plus à parler…

L’Etranger – Albert Camus - 1942

J'ai lu beaucoup de livres, mais le début de celui-ci  m'a vivement frappée au point que je ne l'ai jamais oublié.
Je le "partage" ici, particulièrement en m'adressant à 666.

5 commentaires:

  1. J'adore la manière dont commence ce bouquin, que j'ai dévoré et redévoré souvent. J'adore cet auteur, son oeuvre, originale, complète et sincère. J'adore ton article, me rappelant aux bons souvenirs et mettant bien en valeur le tout.

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  2. *** Petit coucou chez toi en ce jeudi après midi ! MERCI de nous parler d'Albert Camus, la caricature est fort bien réussie ! BISES et bonne fin de journée Chère Ambre ! :o) ***

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  3. Lili : merci, tu sais je pense très fort (encore plus !) ces jours-ci et sens que c'est très proche. Bisous, repose-toi le plus possible, tu vas avoir besoin de ton énergie :)

    Nancy : merci de ton passage et du compliment pour l'auteur. Je suis passée chez toi aussi et pense exactement la même chose au sujet du contrat matrimonial CDD !

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  4. Un très bel hommage...

    Pierre

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  5. Pierre : il le mérite, merci Pierre.

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